LES PEINTURES

COLLECTION J. ET J. BRANCHET

(texte paru dans la revue-catalogue Face-B de janvier-avril 1988)

Le collectionneur est comme l'artiste. Il a rarement l'occasion de contempler son oeuvre - car il s'agit bien d'oeuvre dans les deux cas. Fragonard, pour ne citer qu'un peintre récemment célébré par l'actualité, n'a jamais rien pu voir d'équivalent à la grande exposition rétrospective que viennent de présenter les Galeries Nationales du Grand Palais. Ce plaisir rare du tour du propriétaire vient d'être offert à Jean et Jeannette Branchet. Plaisir qui, à n'en pas douter, sera ressenti et partagé par de nombreux visiteurs projetés à l'intérieur de ce que réussit à construire une passion nourrie pendant plus de vingt ans et détachée de tout souci de carrière ou de spéculation.

Car une exposition peut puiser à différentes sources et l'on en a trop vues qui, préférant la notoriété de l'auteur à la qualité de l'oeuvre, présentaient les productions les moins intéressantes des artistes - peintures récupérées ça et là, pièces invendues et invendables, rognures, rossignols et rogatons, croûtes et chromos, etc. Les cent cinquante histoires des cent cinquante oeuvres ici proposées sont également heureuses puisque chacune, à son tour et en son temps, a été élue - avec discernement -, connaissant par là-même le destin idéal auquel postule toute création artistique. Happy ends si l'on peut dire, mais qui n'en finissent jamais puisque le rêve - et la récompense - de tout collectionneur est d'ouvrir, un beau jour, son trésor au monde : ce jour-là est venu, désormais, pour Jean et Jeannette Branchet.


UN CHOIX DE VIE

Collectionner l'art de son époque est un choix de vie qui n'est pas anodin.

Un choix fait d'une multitude de choix dont les sacrifices qu'ils supposent sont garants de quelque chose comme la sincère nécessité ou la nécessaire sincérité.

La collection de J. et J. Branchet s'est constituée en une grande vingtaine d'années et s'ils sont devenus galeristes, c'est pour la continuer au mieux.

Cela donne 200 oeuvres de 67 artistes, certains illustres, d'autres secrets ou confidentiels, des toiles d'un expressionnisme hurlant ou d'une discrétion extrême ou simplement fruitées.

Elles ont en commun d'avoir eu le même destin; réunies par deux humains, elles donnent un portrait de l'époque, lentement révélé et que chaque nouvelle acquisition modifie légèrement - c'est aussi le portrait d'eux-mêmes que feraient les choisisseurs quasi à leur insu.

Ce destin commun ne prend sens qu'une fois la collection montrée dans son ensemble pour en faire résonner les harmoniques - et c'est ce qui est en train de leur arriver - peintes, choisies, acquises, réunies, montrées, c'est là le cycle complet optimum des oeuvres.

Choisir, acquérir, joindre à d'autres peintures une peinture est le fait du collectionneur. Il y a quelque chose de profondément satisfaisant à boucler l'aventure en la montrant.

Alain Le Bras

commissaire de l'exposition