AUTOPORTRAIT DE JEAN ET JEANNETTE BRANCHET EN COLLECTIONNEURS
(texte paru dans la revue-catalogue FACE-B de janvier-avril 1988)

Comment devient-on collectionneur ? Jean Branchet, dans les textes qui suivent, raconte son parcours et exprime la formidable passion pour l'art contemporain qu'il partage avec sa femme Jeannette, passion sur laquelle se construit depuis plus de vingt ans leur collection personnelle, aujourd'hui présentée au public à l'initiative du C.R.D.C. et d'Alain Le Bras, commissaire de l'exposition.


COLLECTION

"Pourquoi acquérir une toile ou une sculpture ? Les raisons de collectionner sont diverses. Mais il s'agit en premier lieu d'un arbitrage purement personnel quant à l'utilisation de ses ressources financières disponibles. Certaines personnes réduisent le budget consacré aux vacances afin de pouvoir acheter un tableau. D'autres ne changent pas d'automobile. Des étudiants travaillent pendant les congés universitaires et une partie de leurs gains est consacrée à l'acquisition d'un dessin ou d'une petite toile. Acheter une oeuvre d'un artiste déterminé peut être une forme de reconnaissance quant à la qualité de sa création, un acte d'amitié, le désir de participer en tant que spectateur au processus créatif, le besoin de vivre au milieu de l'art de son époque".

TOULOUSE

"Quand j'étais enfant, à Toulouse, j'aimais, comme beaucoup d'autres, dessiner et peindre. Mais je me souviens très bien de mon premier choc par rapport à l'art contemporain. A cette époque, une séance de cinéma commençait toujours par un court-métrage avant les actualités, l'entracte et le grand film. Au cours de l'une d'elle, le court-métrage présentait Picasso à Vallauris, travaillant la glaise, tournant certaines de ses magnifiques céramiques. J'ai eu tout de suite conscience que l'art était autre chose que ce que je pouvais voir à travers les vitrines des galeries de ma ville".

PASSION

"Pourquoi cet intérêt pour l'art contemporain ? Il s'agit d'une passion, tout comme celle de certains pour le sport, les voyages, le cinéma ou la lecture. Les occasions de se passionner ne manquent pas, il suffit de regarder autour de soi, mais encore faut-il les saisir".

PARIS

"J'ai dû attendre ma montée à Paris, en 1953, pour me trouver vraiment face à la création contemporaine. Le virus était pris, et il est toujours là. Je me souviens des heures passées à parcourir le Salon des Réalités Nouvelles et le Salon de Mai, les salles du Musée National d'Art Moderne, alors situé avenue du Président Wilson, les visites des innombrables galeries du quartier Saint-Germain-des-Prés, promenades indiquées des samedis pluvieux.

Ma femme ayant le même intérêt que moi, nous avons continué, ensemble, à fréquenter les galeries et musées, surtout le Musée National d'Art Moderne. Très souvent, nous amenions nos fils, le plus jeune dans les bras. Je ne suis pas certain qu'ils appréciaient vraiment ces visites; je dois même dire que leurs attitudes montraient le contraire, mais la promesse d'une glace ou d'un paquet de bonbons avait des vertus assez miraculeuses. C'est à cette époque que nous avons commencé à acquérir, en fonction de nos moyens, des oeuvres d'art, peintures, aquarelles et dessins".

FACETTES

"Faut-il aimer l'art ancien et rejeter l'art actuel ? certainement pas. Les Maîtres du passé justifient les créateurs d'aujourd'hui, et ces derniers ne sont pas inférieurs à leurs aînés. Ils disent autre chose, et utilisent pour exprimer ce qu'ils ont à dire l'ensemble des moyens mis de nos jours à leur disposition. Faut-il préférer telle tendance par rapport à telle autre ? Le choix est tout à fait personnel. Mais la vie est faite de multiples facettes, chacune ayant ses propres caractéristiques. Pourquoi en privilégier une seule ?

Ces considérations générales n'ont d'autre but que de donner quelques indications quant à nos choix. Aucun a priori ne nous a conduits ni ne continue à nous conduire. Tout nous intéresse. Il suffis que nous soyons persuadés de la qualité des oeuvres, de la sincérité, de l'authenticité de la démarche de l'artiste. Pourquoi la peinture d'un grand peintre naïf serait-elle inférieure à celle d'un grand peintre abstrait ? L'Expressionnisme est tout aussi important que le Cubisme, le Surréalisme, le Dadaïsme, l'Abstraction et le Réalisme sous toutes ses formes. Chacune de ces tendances correspond à une facette de l'Homme et privilégier une seule d'entre elles en fournit une vue tronquée".

TRACES

"Il y a quelque chose de fascinant dans l'acte créateur. Quelles sont bien les raisons qui poussent les hommes, de tous temps, à vouloir marquer leur présence en créant des objets apparemment inutiles ? En laissant des traces peintes ou sculptées ? Comment se fait-il que celles-ci soient souvent les seuls témoins tangibles, palpables d'une civilisation souvent disparue ? Pourquoi continuent-ils, ces témoins, à nous troubler, à nous émouvoir, nous, hommes du XX° siècle ?

De nos jours, il en est de même, et il en sera toujours ainsi. Des créateurs réalisent, la plupart du temps dans l'indifférence la plus totale, les images, les représentations qui seront, plus tard, les miroirs de notre époque. C'est la recherche de ceux-ci qui nous intéresse, de ceux qui ont reçu le don d'émouvoir les autres, d'être les authentiques témoins de leur époque. Le véritable artiste ne meurt pas, ses oeuvres prolongent indéfiniment sa présence. On continue à parler de lui, à l'exposer, à l'aimer ou à le critiquer. Qu'importe, il vit".

NANTES

"Dès notre arrivée à Nantes, nous avons découvert la galerie Michel Columb, rue Lafayette. Mademoiselle Marot, la directrice, présentait essentiellement des artistes de la région tels que Jorj Morin, Louis Ferrand, Michel Noury, Laure Martin, Henry Leray, Jean Billecocq, Maurice Cadou-Rocher, Michel Debiève, Gustave Tiffoche... J'ai eu le plaisir d'être choisi comme président du groupe de peintres nantais Archipel, groupe qui rassemblait la majorité d'entre eux.

Nous avons été, également, des assidus de la galerie Argos, rue du Roi Albert. Madame Charles-Bourgeat a présenté dans ses locaux un grand nombre d'artistes de notre époque, et parmi les plus significatifs. Hélas, peu de Nantais en ont eu conscience.

Dès notre installation à Nantes nous avons connu Julien Lanoë, président de longue date des Amis du Musée des Beaux-Arts. J'ai été son vice-président pendant plusieurs années.

Nous avons été amis avec Claude Souviron, alors conservateur du Musée de Beaux-Arts. Nous nous souvenons d'un certain nombre de vernissages au musée plutôt animés et de joyeuses soirées où sa faconde et sa jovialité ne tarissaient pas.

En 1975, ma femme et moi, nous prenons la décision d'ouvrir notre propre galerie, de tenter à notre tour cette expérience. Pourquoi ? Pour participer plus activement à cette aventure étonnante de l'art contemporain. A vrai dire cette idée nous était déjà venue en 1968, à Paris. Mais les hasards de la vie professionnelle nous ont alors conduit à nous installer à Nantes".

PRIX

"L'Art doit-il être gratuit ? Réaliser une peinture, ou mieux, une sculpture suppose des frais de matériaux souvent importants : toile et châssis, tubes et pots de peintures, papier, marbre, bronze... Frais auxquels il convient d'ajouter le temps, souvent très long, consacré par l'artiste à la réalisation d'une seule pièce. Sans oublier les années d'apprentissage et de recherche, les échecs, les rebuts, les période au cours desquelles rien de bon ne vient. Que d'efforts, de privations et d'angoisses avant qu'un véritable artiste puisse espérer vivre de son art ! Peu y parviennent.

Mais dans le monde d'aujourd'hui l'Art, sous toutes ses formes, représente une des chances de l'Humanité. C'est un des grands points d'équilibre, le passage entre les préoccupations sociales, économiques et politiques qui agitent les nations, et les préoccupations propres à l'Homme quant à son essence, son devenir et, pourquoi pas, sa spiritualité.

RECHERCHE

"L'art d'avant-garde, celui des jeunes artistes, est tout à fait nécessaire. Il fait progresser la création sous toutes ses formes, ouvre de nouvelles voies à la vision et à la sensibilité. Mais, de nos jours, il a la fâcheuse tendance de rejeter dans l'ombre les réalisations majeures des créateurs en pleine maturité. Les jeunes artistes sont quelquefois lancés comme des produits de grande consommation et nous ne sommes pas sûrs que le développement de leur oeuvre ne s'en ressente pas. Nous n'avons jamais attaché d'importance à l'âge des artistes, encore moins à leur tendance. La seule chose que nous puissions dire, par expérience, est que l'oeuvre d'un artiste ne s'impose vraiment qu'après une longue recherche de soi. Les créations de jeunesse représentent un espoir, non une certitude".

RENCONTRES

"Notre collection représente une longue suite de rencontres, de relations personnelles, souvent amicales, avec les artistes que le hasard nous a fait côtoyer. Mais il est vrai que saisir le hasard qui se présente demande souvent une préparation de longue date. Quelquefois, il faut même le provoquer.

Comme nous l'avons dit, beaucoup d'artistes de la région sont des amis. Quant aux autres, les étrangers, les occasions de connaissance furent diverses. Julien Lanoë nous a mis en rapport avec Jean Bazaine, ami de longue date. C'est au cours d'une visite d'atelier avec les Amis du Musée que j'ai vu pour la première fois Gérard voisin, lui-même nous présentant John Christoforou, Bengt Lindström, Atila et le sculpteur Zorko. Ce sont des expositions au Musée des Beaux-Arts de Nantes qui nous ont permis de rencontrer James Guitet, Olivier Debré, Guy Bigot, François Morellet, Aristide Caillaud, Arthur Giardelli et Jacques Villeglé. Le Salon des Réalités Nouvelles nous a incités à contacter Luc Peire et Gottfried Honegger, le premier nous faisant connaître, à son tour, Aurélie Nemours, Philippe Morisson, Romano-Zanotti, Sylvano Bozzolini et Madame Gilioli. Peter Klasen ? C'est une toile posée le long d'un mur de couloir d'immeuble qui me l'a fait croiser dans un escalier. De là à entrer en relation avec Bernard Rancillac, Jacques Poli et Jan Voss il n'y avait qu'un pas. Maurice Rocher et Michel Aubert ? C'est après en avoir entendu dire le plus grand bien par John Christoforou.

Jean Clareboudt est venu un soir nous montrer son travail, tout comme Moris Gontard, Dominique Arel, Fred Bull, Ricardo Stein et Stani Nitkowski. Ce sont les petits dessins drôlatiques d'Alain Le Bras qui l'ont fait devenir un ami. Nous sommes entrés en contact avec Léon Zack, Benrath, James Coignard, André Marfaing, Dominique d'Acher, Jean Criton, Arthur Aeschbacher, Saint-Cricq, Georges Touzenis et Jean-Pierre Vielfaure... James Guitet nous a présentés Pierre Fichet. C'est Jean-Marie Gibbal qui nous a mis en relation avec Colette Deblé, Bernard Noël, Hervé Télémaque et Tadeusz Lewandowski. Au cours de vernissages à la galerie Argos nous avons connu Key Sato, Ado, Ekkehart Rautenstrauch... et Michel Seuphor dont nous connaissions les écrits sur l'art contemporain depuis si longtemps, rencontre qui allait nous entraîner à approfondir, avec l'aide de ce grand témoin, l'art de ce siècle. Une exposition au Musée de Cholet nous a fait découvrir les créations fascinantes de Hans Hamngren. Quant à Cheval-Bertrand, ses oeuvres abstraites de la dernière période de sa vie étaient entreposées dans le grenier de la maison de campagne de Rancillac, son ami. Jean Ricardon ? Une de ses oeuvres est accrochée chez Suzanne et Michel Seuphor. Claude Souviron nous a introduits, il y a déjà bien des années, chez Eva Lallement, alors tenancière d'un remarquable restaurant à côté des Sables-d'Olonne.

Ces rencontres, ces choix ne sont pas totalement irréfléchis. Bien sûr, l'émotion que l'on ressent devant une oeuvre d'art demeure le critère essentiel qui fait dire qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas. Mais la sensibilité, toute subjective qu'elle soit, doit prendre de l'assurance grâce à la fréquentation assidue des musées, aussi bien consacrés à l'art ancien qu'à l'art moderne, et à des visites régulières de galeries. La connaissance de l'histoire de l'art, même rudimentaire, est nécessaire, tout comme la lecture de revues et la fréquentation des artistes, quand c'est possible".